Une légende préoccupée par le présent
Bagamboula-Mbemba, alias Tostao, incarne toujours la finale victorieuse de 1972 et l’âge d’or du football congolais. Aujourd’hui, à 75 ans, l’ancien artificier de l’AS Mbako suit avec passion une actualité moins glorieuse et accepte de livrer un diagnostic sans complaisance.
Sans statistiques ni jargon, il pointe la régression des Diables Rouges, absents de la CAN depuis 2015, et rappelle qu’une décennie sans phase finale affaiblit la fierté nationale autant que les recettes économiques liées aux compétitions. Tostao n’y voit pas une fatalité, mais un réveil à provoquer.
Manque d’organisation et moyens limités
Selon l’ex-attaquant, le changement brutal d’entraîneurs, l’absence de plan à long terme et des budgets insuffisants désorientent la sélection. « Les grands pays planifient, nous improvisons », lâche-t-il d’une voix douce, conscient pourtant que l’État doit partager de multiples priorités.
Il se remémore les années 1960-1980, époque où les stages s’enchaînaient à Brazzaville, Libreville et même Rio, financés par la puissance publique et quelques sociétés d’État. L’équipe était majoritairement locale, soudée par la proximité et par un calendrier d’amicaux régulier.
Aujourd’hui, constate-t-il, l’ossature repose sur des expatriés arrivant la veille des matches. « Sans préparation collective, le talent se dilue », juge Tostao, tout en saluant les efforts récents pour moderniser le stade de Kintélé et sécuriser les déplacements des joueurs.
Stabilité des Diables Rouges: un défi
La crise d’identité sportive se traduit, d’après lui, par une valse de sélectionneurs. Chaque nouveau staff impose son système et ses hommes, empêchant la création d’automatismes. « Un groupe a besoin de trois ans pour mûrir, pas de trois mois », insiste-t-il.
Tostao plaide pour un contrat d’objectif clair entre Fédération, Ministère et techniciens, afin de protéger le sélectionneur du court-termisme. Il assure que la plupart des supporters accepteraient une transition patiente si elle s’accompagne d’une communication transparente sur les étapes visées.
Former la relève dès les quartiers
Le champion continental met en garde contre la disparition progressive des terrains de proximité sous la pression de l’urbanisation. Dans les ruelles de Diata ou de Vindoulou, explique-t-il, naissaient autrefois les dribbleurs qui faisaient lever le stade Massamba-Débat.
Il recommande la multiplication de mini-stades municipaux et surtout la création de centres de formation adossés aux clubs de Ligue 1 comme l’AS Otohô ou l’Étoile du Congo. « L’État peut inciter par des avantages fiscaux, le privé parie déjà sur le basket », argue-t-il.
Tostao rappelle qu’il avait soutenu l’Académie Jean-Jacques Ndomba de Ngania avant que le projet ne s’essouffle. Il se déclare prêt à partager ses carnets d’adresses pour attirer des formateurs brésiliens ou camerounais, convaincu qu’un encadrement externe stimule la concurrence locale.
Revaloriser le statut du joueur local
L’ancienne vedette note que, sans contrat stable, un footballeur congolais peine à s’entraîner sereinement. Dans les années 1970, les entreprises d’État recrutaient les joueurs comme agents techniques, garantissant salaire, couverture sociale et temps pour la sélection.
Aujourd’hui, beaucoup vivent de primes irrégulières et de transferts précoces à l’étranger. « Un joueur soucieux de payer son loyer n’a pas l’esprit libre pour un contrôle orienté », ironise-t-il. Il propose un fonds d’assistance géré conjointement par la Ligue et la Caisse nationale de sécurité sociale.
Cette mesure, assure-t-il, éviterait aussi les départs massifs de talents vers des championnats amateurs en Europe et accroîtrait la valeur marchande du championnat domestique.
Appel à la coopération État-Fédération
Interrogé sur la récente tension entre la Fédération congolaise de football et certaines directions techniques, Tostao refuse la polémique mais insiste : « Nous sommes condamnés à travailler ensemble ». Il félicite le gouvernement pour le dialogue sportif organisé en mars et appelle à des suivis concrets.
Pour lui, la solution passe par un comité stratégique impliquant anciens internationaux, arbitres, entraîneurs et sponsors. « La légende aide à convaincre, le financier à réaliser », résume-t-il dans un sourire, prêt à occuper un rôle consultatif si on l’invite officiellement.
Le regard de Tostao sur son héritage
Entre deux analyses, la mémoire du buteur s’anime. Il raconte le tour d’honneur improvisé au retour de Yaoundé en 1972, le dîner offert par le président Marien Ngouabi et la sélection africaine disputée à Guadalajara en 1973, souvenirs qui nourrissent sa confiance dans la renaissance.
« Les Congolais savent gagner », conclut-il. Pour cela, Tostao juge prioritaire d’unir toutes les forces, de la base au sommet, afin de rendre aux Diables Rouges leur flair offensif. Sa voix résonne comme un rappel bienveillant, à l’aube des éliminatoires 2025.
