L’Observatoire congolais des droits de l’Homme a rendu public un rapport de 186 pages consacré à l’opération « Zéro Kuluna ». L’organisation y recense 561 personnes interpellées dont les familles restent sans nouvelles, et réclame aux autorités la publication de la liste des interpellés.
Un rapport de 186 pages posé sur la table
C’est un document épais que l’Observatoire congolais des droits de l’Homme (OCDH) a déposé devant la presse, le mardi 22 septembre 2026 à Brazzaville. Cent quatre-vingt-six pages consacrées à une seule question : où sont passées les personnes arrêtées dans le cadre de l’opération « Zéro Kuluna » ?
Le titre du document tient déjà du réquisitoire. Il interroge la Direction générale de la sécurité présidentielle sur le lieu de détention des personnes arrêtées depuis plusieurs mois en dehors du cadre judiciaire. L’organisation y évoque un « nouveau cycle de disparitions forcées » et des arrestations « sans traces judiciaires ».
561 cas documentés un par un
Le chiffre avancé est de 561 personnes. Toutes auraient été interpellées par des agents de la Direction générale de la sécurité présidentielle (DGSP) et leurs proches n’en auraient plus de nouvelles. L’OCDH précise que ce total pourrait encore évoluer, des familles continuant de se présenter auprès d’elle.
L’organisation insiste sur sa méthode. Douze mois de monitoring, des récits recueillis auprès des familles, des voisins, des témoins et de responsables communautaires, et une fiche d’identification établie pour chaque personne signalée disparue.
Elle affirme s’être inspirée des normes du Groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées ou involontaires. « Nous avons documenté chaque cas. Chaque personne disparue a une fiche d’identification et toutes les informations nécessaires sont collectées », a expliqué Parfait Moukoko, président du conseil d’administration de l’OCDH.
Des signalements bien au-delà de Brazzaville
Le recensement ne se limite pas à la capitale. Il couvre Brazzaville et sa périphérie, Bambou, Pointe-Noire, Dolisie et Nkayi. Des signalements venus de plusieurs bassins urbains, qui donnent au dossier une dimension nationale plutôt que celle d’un épisode localisé.
Selon les témoignages rassemblés, certaines interpellations auraient eu lieu de nuit, au domicile des personnes concernées, sans procédure judiciaire clairement établie. L’organisation s’appuie sur ces récits pour décrire des arrestations conduites hors du cadre légal ordinaire.
Des familles qui attendent depuis des mois
Dans la salle de conférence, des photographies et des noms étaient accrochés aux banderoles. La présentation a été marquée par la parole des proches, dont plusieurs n’ont pas retenu leurs larmes. Le dossier y a pris un visage.
Sous le pseudonyme d’« Albert », un père raconte avoir vu des hommes armés entrer chez lui et emmener son fils. Ses démarches auprès de différentes administrations n’ont, dit-il, rien donné. Huit mois se sont écoulés depuis.
« Jusqu’à aujourd’hui, j’ignore où est passé mon enfant. Aujourd’hui, cela fait huit mois. Personne ne me dit effectivement où il se trouve », témoigne-t-il devant l’assistance.
Une mère désignée sous le prénom d’emprunt « Henriette » affirme pour sa part être sans nouvelles de son fils depuis le 20 juillet, après une interpellation qu’elle attribue à des agents de la DGSP. « Nous voulons que justice se fasse dans notre pays et qu’on nous ramène nos enfants », a-t-elle lancé.
La DGSP au cœur des interrogations
Lancée en septembre 2025 sur instruction du président Denis Sassou Nguesso, l’opération « Zéro Kuluna » visait la criminalité urbaine et les bandes de jeunes appelées « kuluna » ou « bébés noirs ». Sa conduite a été confiée à la DGSP.
C’est précisément ce choix que l’OCDH interroge. L’unité a pour vocation première la protection du chef de l’État et de sa famille. Lui confier une mission de sécurité publique pose, selon l’organisation, une difficulté de contrôle et de traçabilité des procédures.
Dans un rapport publié en début d’année, l’OCDH avait déjà mis en cause des éléments de la DGSP, évoquant des exécutions sommaires et extrajudiciaires liées à la même opération. Le document du 22 septembre prolonge ce travail sur un autre terrain, celui des personnes introuvables.
Ce que l’organisation demande aux autorités
Les recommandations tiennent en quelques exigences précises. Publier la liste des personnes arrêtées. Clarifier le sort de celles portées disparues. Ouvrir des enquêtes indépendantes et impartiales. Garantir l’accès aux lieux de détention. Prévenir la torture et les détentions arbitraires. Protéger les mineurs interpellés.
L’OCDH demande également que les personnes interpellées soient présentées devant les juridictions compétentes et bénéficient des garanties prévues par la loi, notamment le droit à la défense. Elle réclame qu’une procédure établisse les circonstances de tout décès survenu en détention.
L’organisation dit par ailleurs accompagner les familles concernées. Elle ne conteste pas la nécessité de lutter contre l’insécurité dans les grandes agglomérations, mais sépare la répression des actes criminels des méthodes d’interpellation et de détention qu’elle juge contestables.
Le levier international en arrière-plan
Faute de réponse institutionnelle jugée suffisante, l’OCDH annonce vouloir saisir les mécanismes nationaux, régionaux et internationaux de protection des droits humains. « Nous actionnerons tous les mécanismes possibles, d’abord au niveau national, ensuite à l’international », a déclaré Parfait Moukoko.
L’organisation invite le Groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées ou involontaires à suivre la situation congolaise et à engager un dialogue avec les autorités. Elle rappelle que la République du Congo n’a pas encore adhéré à la convention internationale contre les disparitions forcées.
Reste la question que le rapport laisse ouverte : quelles procédures ont été engagées contre les personnes interpellées, et où se trouvent-elles aujourd’hui ? Pour les familles réunies le 22 septembre, la réponse ne relève plus du débat public mais de leur droit à savoir.
