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    Environnement

    Sous les épines du Mathenge : diplomatie climatique et jeunesse réfugiée à Kakuma

    Publié par Sylvie Nkouka25/06/2025
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    Un laboratoire humanitaire au carrefour des crises

    Aux confins arides du Turkana, le camp de Kakuma abrite plus de 300 000 personnes déplacées par les conflits soudanais, congolais ou burundais. Cette concentration humaine, installée depuis 1992, exerce une pression inédite sur les quelques îlots de végétation encore debout. Dans ce théâtre d’urgence permanente, la Fondation Education Above All et le réseau kényan Girl Child Network ont inauguré, en 2023, le programme Green Youth 360. Dotée de 7,1 millions de dollars, l’initiative mise sur la jeunesse – 70 % de la population du camp – pour réconcilier sécurité alimentaire, lutte contre le réchauffement et dignité économique. Le camp devient ainsi un poste d’observation privilégié pour les diplomates qui cherchent à comprendre comment articuler agenda environnemental et protection des réfugiés.

    Le Mathenge, fléau botanique reconverti en matière première

    Introduit dans les années 1970 pour stabiliser les sols, Prosopis juliflora – surnommé Mathenge – a rapidement proliféré, asséchant les nappes phréatiques, intoxiquant le bétail et évinçant les espèces autochtones. En sciant son bois pour fabriquer des chaises, des bancs ou des ruches, des lycéens de Blue State Secondary School neutralisent progressivement l’invasion tout en générant un revenu annexe. « Transformer un poison en outil communautaire redonne du sens au terme développement », observe Lewis Obam, conservateur des forêts du comté. Cette démarche circulaire réduit la dépendance au bois de chauffe classique, principale cause de déforestation locale, et confère à la jeunesse des compétences en menuiserie immédiatement transférables sur le marché kényan.

    De la sylviculture à l’agroécologie : semer l’ombre pour récolter la paix

    Sous 40 °C constants, planter un semis relève autant du défi agronomique que du symbole politique. Pourtant, 622 366 jeunes pousses ont déjà été mises en terre, selon la coordination de Green Youth 360, soit 26 % de l’objectif fixé pour 2026. Les espèces choisies – neem, moringa, acacia sénégal – ont été sélectionnées pour leur rusticité et leur valeur nutritionnelle. Les pépinières installées dans soixante établissements scolaires servent de centres de formation à la gestion de l’eau et à la fabrication de compost. « Nous pesons chaque semis avant transplantation afin de mesurer son taux d’humidité », explique Frederick Lusungu, chef du groupe de reboisement de Blue State. Cette rigueur quasi académique prépare les élèves à un futur où la diplomatie de l’eau et de la terre arable deviendra centrale dans la Corne de l’Afrique.

    Énergie sobre et économie circulaire : vers une diplomatie du quotidien

    La substitution progressive du charbon par des briquettes issues de déchets organiques permet de réduire jusqu’à 70 % la consommation de bois, tout en diminuant les émissions de méthane provoquées par l’enfouissement des ordures. Trois mille six cents cuisinières améliorées – jikos – ont déjà été distribuées à des familles vulnérables, allégeant la charge énergétique qui pèse traditionnellement sur les femmes. Au-delà des chiffres, cette micro-révolution domestique pacifie les relations entre réfugiés et communautés hôtes, longtemps tendues par la compétition pour les ressources forestières.

    Un levier diplomatique pour Nairobi et ses partenaires

    Aligné sur la politique kényane des 15 milliards d’arbres et sur le curriculum fondé sur les compétences, le projet fournit à Nairobi un argument de poids lors des forums internationaux consacrés au climat. Le ministère de l’Environnement y voit l’esquisse d’un modèle exportable, combinant création d’emplois verts et atténuation carbone. Pour les bailleurs occidentaux, confrontés à la lassitude de leurs opinions publiques, la visibilité immédiate des résultats – ruches en activité, compost vendu sur les marchés, ombres nouvelles dans les cours d’école – légitime la poursuite d’un financement humanitaire souvent contesté, surtout depuis la réduction drastique de l’aide américaine annoncée en 2024.

    Vers une autonomisation stratégique des réfugiés

    Dans un contexte où l’allocation alimentaire mensuelle est tombée à quatre dollars par personne, les compétences acquises constituent un amortisseur social. L’apprentissage de la menuiserie, de l’apiculture ou de la fabrication de compost confère une valeur marchande à des jeunes auparavant cantonnés à l’assistanat. « Il est plus facile de négocier son statut légal quand on prouve que l’on crée du capital naturel plutôt qu’on ne l’épuise », souligne Abdulla Al-Abdulla, directeur exécutif de ROTA. À cet égard, le projet dépasse la simple logique humanitaire : il s’impose comme un instrument discret de politique étrangère, illustrant la capacité d’une coalition Sud-Sud-Nord à stabiliser une zone poreuse où les réseaux d’économie informelle côtoient les groupes armés.

    Réflexion géopolitique sur un modèle reproductible

    Le cas Kakuma démontre qu’un camp de réfugiés peut devenir un terrain d’innovation climatique, pour peu que l’on investisse dans le capital humain et que l’on accepte un pilotage participatif. La question centrale reste celle de la pérennité une fois le financement bouclé en 2026. Si le gouvernement kényan confirme son engagement à racheter les excédents de briquettes et à intégrer les chaises de Mathenge dans ses marchés publics, le programme pourrait s’autofinancer partiellement. Dans le cas contraire, il deviendra un exemple de plus de ces initiatives pilotes applaudies lors des COP mais abandonnées ensuite faute d’ancrage institutionnel. Pour l’heure, toutefois, les graines semées dans le sable turkanaien laissent entrevoir un futur où la diplomatie climatique se construit autant dans les salles de négociation de Bonn que sous l’ombre fragile d’un jeune neem planté par un élève congolais.

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