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    Accueil»Culture»Brazzaville : un buste pour solder l’Histoire ?
    Culture

    Brazzaville : un buste pour solder l’Histoire ?

    Publié par Jean Mabiala22/07/2025
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    Une visite diplomatique à forte charge symbolique

    Reçu le 19 juillet par la directrice générale du mémorial Pierre-Savorgnan-de-Brazza, Bélinda Ayessa, le nouvel ambassadeur du Sénégal, Ousmane Diop, ne s’est pas contenté d’une simple prise de contact protocolaire. À travers l’idée d’ériger le buste du sergent Malamine Camara dans l’enceinte du site, le diplomate entend inscrire la mémoire sénégalaise dans le récit fondateur de la capitale congolaise. Ce déplacement, voulu par le président de la République, Denis Sassou Nguesso, a d’emblée pris la forme d’un acte de diplomatie culturelle, mêlant devoir de mémoire et stratégie d’influence.

    En pénétrant dans le premier module du mémorial, l’ambassadeur a retrouvé les grandes fresques retraçant les expéditions de Pierre Savorgnan de Brazza. À chaque station, Bélinda Ayessa a rappelé le rôle décisif joué par Malamine Camara, ce sous-officier sénégalais de l’infanterie coloniale, considéré comme le premier chef de poste du futur Brazzaville. Loin d’un simple exercice de commémoration, la visite a résonné comme l’annonce d’une prochaine mise en scène matérielle de cette histoire partagée.

    Le positionnement de la diplomatie congolaise

    Depuis deux décennies, la diplomatie congolaise fait de la valorisation de ses sites mémoriels un levier d’affirmation de souveraineté. L’initiative d’inscrire Malamine Camara aux côtés de Pierre Savorgnan de Brazza s’inscrit dans cette logique, soulignant la volonté de Brazzaville de fédérer les mémoires africaines au-delà des clivages coloniaux. De fait, le mémorial érigé en 2006 à l’initiative du chef de l’État constitue aujourd’hui un point nodal du tourisme historique et un lieu de pédagogie pour les nouvelles générations.

    Aux yeux des observateurs, cet ancrage mémoriel permet également de consolider la posture diplomatique du Congo en Afrique de l’Ouest. En honorant un soldat sénégalais, les autorités congolaises envoient un signal d’ouverture et d’« africanisation » du récit national, démarche saluée par plusieurs historiens, dont le Pr Antoine Moukala, pour qui « la reconnaissance de la pluralité des acteurs ayant façonné Brazzaville élargit l’horizon symbolique de la capitale et renforce la cohésion africaine ».

    Le Sénégal, gardien d’une mémoire longtemps silencieuse

    Né vers 1850 près de Saint-Louis et mort à Dakar en janvier 1886, le sergent Malamine Camara demeure une figure méconnue du grand public sénégalais. Pour l’ambassadeur Ousmane Diop, l’initiative brazzavilloise offre au Sénégal l’opportunité de réhabiliter cet homme dont la bravoure dissuada Henry Stanley d’annexer la rive droite du fleuve Congo. « Source de fierté sénégalaise, congolaise et africaine », a-t-il déclaré, rappelant que la carrière de Camara symbolise les réseaux militaires sénégambiens déployés au cœur du continent au XIXᵉ siècle.

    La perspective d’un buste au mémorial Pierre-Savorgnan-de-Brazza s’inscrit ainsi dans le vaste mouvement de relecture des trajectoires africaines pendant la période coloniale. Dakar, qui abrite déjà la statue des tirailleurs sénégalais sur la corniche, voit dans ce geste un prolongement naturel de sa diplomatie culturelle, articulée autour de la Route des forts et du musée des Civilisations noires.

    Un dialogue mémoriel à double détente stratégique

    L’érection prochaine du buste doit être comprise comme une négociation permanente entre symbolique et pragmatique. Sur le plan bilatéral, elle conforte l’axe Brazzaville-Dakar, régulièrement mis à l’honneur lors des sommets de la CEMAC et de la CEDEAO, malgré l’appartenance des deux pays à des unions économiques différentes. Sur le plan intérieur, cet hommage sert d’outil de cohésion nationale, car il valorise l’idée d’un Congo ouvert aux apports extérieurs qui ont contribué à la consolidation de son territoire.

    Dans les coulisses, les directions des patrimoines sénégalais et congolais travaillent déjà sur les aspects logistiques : moulage à Dakar, transport sous escorte diplomatique, cérémonie inaugurale co-présidée par les ministres de la Culture des deux États. Selon une source proche du dossier, la date pourrait être fixée autour du 3 octobre, anniversaire de la signature du traité de Makoko qui scella la fondation officielle de Brazzaville.

    Le rôle moteur du président Denis Sassou Nguesso

    À plusieurs reprises, Ousmane Diop a salué la « vision » du président Denis Sassou Nguesso, soulignant que celui-ci avait expressément recommandé la visite du mémorial dès la présentation des lettres de créance. Cette reconnaissance reflète une méthode de gouvernance où le patrimoine est mobilisé comme vecteur d’influence et de soft power. En mettant en lumière les figures panafricaines, le chef de l’État consolide un récit national inclusif, tout en légitimant la place du Congo dans les grandes conversations historiques du continent.

    L’Office du tourisme congolais anticipe déjà une hausse de fréquentation du mémorial après l’installation du buste. Pour la sociologue Sylvie Mankou, « l’État investit dans le capital mémoriel pour en tirer des dividendes diplomatiques et économiques, et cela reste cohérent avec la stratégie de diversification voulue par le gouvernement ». Ainsi, la politique patrimoniale rejoint les ambitions du Plan national de développement pour 2022-2026, qui accorde une place accrue aux industries culturelles.

    Vers une nouvelle cartographie de la mémoire congolaise

    L’insertion de Malamine Camara dans le paysage statuaire brazzavillois annonce peut-être d’autres réhabilitations de figures longtemps restées en marge de la mémoire officielle. Plusieurs universitaires encouragent déjà la mise en lumière de résistants ou de compagnons africains ayant marqué l’histoire du fleuve Congo. L’enjeu dépasse la commémoration : il s’agit d’élargir le panthéon national à des actrices et acteurs provenant de l’ensemble du continent, offrant ainsi une lecture résolument transnationale de la genèse congolaise.

    Ce projet participe également à la diplomatie régionale de la CEEAC, qui promeut la circulation des œuvres et des artefacts entre États membres. Tandis que Brazzaville se prépare à accueillir, l’an prochain, un colloque sur la sauvegarde des mémoires fluviales, la future présence du sergent Camara rehaussera la dimension africaine de l’événement, donnant corps à la formule, souvent employée par les chancelleries, d’« intégration culturelle par le patrimoine ».

    Une mémoire partagée, moteur de coopération future

    Au terme de sa visite, l’ambassadeur sénégalais a confié que « l’histoire, lorsqu’elle est partagée, devient un ciment plus solide que n’importe quel traité ». Cette remarque résume l’enjeu du projet : transformer un récit historique en instrument diplomatique durable. Alors que Brazzaville s’apprête à accueillir des investissements dans les secteurs créatifs, la visibilité accrue du mémorial Pierre-Savorgnan-de-Brazza pourrait attirer de nouveaux partenariats, notamment dans la muséographie ou l’archéologie subaquatique.

    La pose du buste du sergent Malamine Camara n’est donc pas seulement l’aboutissement d’une requête symbolique. Elle constitue le prélude à une série d’initiatives conjointes que les deux pays envisagent déjà : expositions itinérantes, programmes éducatifs croisés, plateformes numériques dédiées à la mémoire partagée. Dans cette dynamique, le patrimoine devient un langage commun, capable de renforcer la compréhension mutuelle et de soutenir la stabilité régionale.

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