Dans les quartiers de Brazzaville, l’obscurité revient comme une vieille habitude. Les délestages rythment le quotidien, et les ménages ont appris à composer avec un service public d’électricité de plus en plus défaillant. La fatigue se mêle désormais à l’incompréhension.
Car au moment où la grogne enfle, une autre rumeur circule : celle de la construction prochaine de nouveaux ouvrages hydroélectriques. De quoi, selon la formule rapportée par L’Horizon Africain, « amadouer l’impatience des citadins ». Mais l’idée laisse perplexe.
Trois barrages déjà là, et pourtant à l’arrêt
La capitale n’est pourtant pas démunie. Elle dispose de trois barrages : Djoué, Moukoukoulou et Imboulou. Ensemble, ils totalisent une capacité de 209 mégawatts, théoriquement suffisante pour soulager une partie de la demande locale.
Des contrats de concession avaient même été signés avec des sociétés internationales. L’objectif : réhabiliter ces ouvrages, puis les exploiter durant trente ans. Sur le papier, la solution semblait toute trouvée pour stabiliser durablement le réseau de Brazzaville.
Mais la mise en œuvre n’a jamais suivi. Selon le journaliste Jean-Clotaire Diatou, ces concessions se sont heurtées aux résistances d’E2c, l’Énergie électrique du Congo, et de ses syndicats. Les engagements sont restés lettre morte, et les barrages avec eux.
Imboulou, symbole d’une maintenance négligée
Le cas d’Imboulou résume à lui seul le paradoxe. Construit pour 280 millions de dollars, dont 85 % financés par un prêt chinois, cet ouvrage devait incarner la montée en puissance énergétique du pays. Il en va aujourd’hui tout autrement.
En septembre 2025, ses turbines sont tombées en panne, faute d’entretien suffisant. Un coup d’arrêt brutal pour une installation aussi stratégique. La défaillance technique a aggravé une situation déjà tendue sur l’ensemble du réseau de la capitale.
Plus surprenant encore, la suite. Plutôt que d’honorer les termes des concessions signées, E2c réclame désormais des fonds publics pour financer la réhabilitation. Une logique qui interroge, alors que des partenaires privés s’étaient justement engagés à assumer ce rôle.
Djoué, l’histoire d’un abandon ancien
L’oubli ne date pas d’hier. Le barrage de Djoué, en service depuis 1953, affichait une capacité de 15 mégawatts. Pendant des décennies, il a accompagné le développement de Brazzaville, avant de s’arrêter en avril 2007 à la suite d’une inondation.
La réponse des autorités fut alors de tourner la page. Plutôt que de relancer Djoué, le gouvernement a misé sur une centrale thermique à Mpila, d’une puissance de 32,5 mégawatts pour 24,67 milliards de FCFA. Un choix lourd financièrement, mais censé répondre à l’urgence.
Là encore, la trajectoire s’est interrompue. Cette centrale a elle aussi été délaissée par la suite. Un schéma répétitif se dessine : investir, puis abandonner, sans jamais consolider l’existant ni en tirer pleinement profit pour les habitants.
Un déficit de 200 MW qui pèse sur trois millions d’habitants
Au bout de la chaîne, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les trois millions d’habitants de Brazzaville dépendent presque exclusivement de la Centrale électrique du Congo (CEC), implantée à Pointe-Noire, à plusieurs centaines de kilomètres de là.
Or, le transport de cette énergie sur une telle distance coûte cher. Les pertes atteignent 200 mégawatts en cours d’acheminement. Sur la puissance mobilisée, il ne reste finalement qu’environ 100 mégawatts réellement disponibles pour alimenter la capitale congolaise.
Le décalage avec les besoins est béant. Brazzaville réclame près de 300 mégawatts pour fonctionner normalement. L’écart se chiffre donc à 200 mégawatts, un déficit structurel qui explique, à lui seul, la persistance et la sévérité des coupures.
Réhabiliter avant de bâtir : une équation à trancher
C’est précisément ce constat qui alimente le débat. Pourquoi envisager de nouveaux barrages quand les trois ouvrages existants demeurent sous-exploités, voire à l’arrêt ? La question, posée avec insistance, dépasse la seule technique énergétique.
Elle touche à la cohérence des choix publics. Réhabiliter Djoué, Moukoukoulou et Imboulou apparaît, pour de nombreux observateurs, comme un préalable logique. Le potentiel cumulé de 209 mégawatts reste largement supérieur au déficit actuellement subi par la capitale.
Reste à savoir quelle voie l’emportera. Entre la promesse séduisante de nouvelles infrastructures et la remise en état méthodique de l’existant, Brazzaville attend des réponses concrètes. En attendant, le quotidien de ses habitants continue, lui, de se conjuguer à la lueur des bougies.
