Une vidéo qui fait rire, une publication qui indigne, un contenu consommé sans y réfléchir : la désinformation prospère sur des réflexes ordinaires. Dans un entretien accordé aux Dépêches de Brazzaville, la journaliste Dominique Tchimbakala en démonte les rouages et interpelle directement sa propre profession.
Son essai, « Le virus invisible – Essai sur la désinformation en Afrique », sert de toile de fond à l’échange. Mais au-delà du livre, ses réponses dessinent une grille de lecture utile à tous ceux qui tentent de distinguer le vrai du faux dans le flot quotidien des réseaux.
Désinformation : un poison rendu plus sophistiqué
La formule figure en quatrième de couverture de l’ouvrage : « La désinformation n’est pas une simple nuisance, c’est un poison mortel ». Pour l’autrice, le constat est né de discussions avec des proches, mais aussi de l’observation de l’actualité, qui est le cœur de son métier.
Ce qu’elle a vu ? Une désinformation qui « gagnait du terrain auprès de chacun », et des outils qui la perfectionnent. Selon elle, les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle « ne faisaient que rendre les tentatives de désinformation encore plus sophistiquées ».
Pour elle, l’enjeu dépasse la gêne passagère. La journaliste parle d’une « menace existentielle pour nos sociétés, pour la qualité du lien social, pour notre souveraineté et pour nos libertés individuelles ». Elle y range aussi l’un des droits fondamentaux : « notre droit à ne pas être manipulé ».
Émotions, algorithmes, modèle économique : les rouages de l’intox
Le premier mécanisme qu’elle décrit tient à notre rapport aux contenus. « Nous ne nous rendons pas toujours compte de ce que nous consommons et du degré de toxicité de ce que nous consommons sur les réseaux sociaux », observe Dominique Tchimbakala.
Ces contenus, note-t-elle, font rire, émeuvent, mettent en colère ou indignent. Et le réflexe émotionnel passe avant l’examen : « On ne réfléchit pas beaucoup là-dessus », admet-elle.
Interrogée sur les moyens technologiques dont dispose l’Afrique pour lutter contre le phénomène, elle juge que « les armes ne sont pas encore suffisantes ». Des réseaux sociaux propres au continent changeraient-ils la donne ? « Je n’en suis pas sûre », répond-elle.
Elle rappelle que les Américains, les Français et, plus largement, les Occidentaux sont eux aussi victimes de réseaux sociaux « qui ont pourtant été construits par des entreprises occidentales ».
« Ça pourrait régler d’autres problèmes, mais ça ne réglerait pas le problème fondamental de la toxicité des réseaux sociaux et du modèle économique des réseaux sociaux, qui fait que la désinformation est promue par les réseaux sociaux », développe-t-elle.
Le nœud du problème, dans sa lecture, tient donc moins à la nationalité des plateformes qu’à leur toxicité et à la logique économique qui les fait tourner.
Journalistes : la remise en question d’abord
Face à la défiance entre le public africain et les médias, Dominique Tchimbakala ne se contente pas de pointer les plateformes. Elle vise d’abord sa propre corporation et évoque « une nécessaire remise en question de la part des journalistes et des médias ».
Le constat est sans détour : « certains journalistes se sont mués aussi en communicants ». Puis : « Et le public le voit. C’est aussi cela qui nourrit la défiance contre la presse. »
Elle refuse d’en faire une particularité africaine. Cette remise en question s’impose, selon elle, « quels que soient les pays et les continents, parce que c’est une donnée générale ». Elle y voit « sans doute le premier pas ».
Expliquer ses méthodes pour restaurer la confiance
Le second chantier est celui de la pédagogie. Il s’agit, selon elle, d’« expliquer comment nous faisons notre métier, quelles sont les règles d’exercice de notre profession et pourquoi, parfois, certains choix éditoriaux ne sont pas compris ».
Elle met en garde contre le repli. « Nous ne devons pas nous enfermer dans une espèce de tour d’ivoire, en nous disant que c’est notre métier, que nous le connaissons et que nous n’avons rien à expliquer à personne », insiste-t-elle. « Je crois qu’il faut dépasser cela. »
Pour une rédaction qui pratique la vérification des faits, la leçon est concrète : montrer la méthode autant que le résultat. C’est avec le public, rappelle Dominique Tchimbakala, que les journalistes ont « un contrat de confiance », et c’est en expliquant leurs règles qu’ils peuvent espérer « restaurer la confiance ».
Médias congolais : sortir du travail en silo
La désinformation se joue aussi sur le terrain économique, relèvent Les Dépêches de Brazzaville, qui rappellent la fragilité du modèle des médias au Congo. Sur ce point, la journaliste renvoie la réflexion aux professionnels, au Congo et sur le continent, « qui sont vraiment sur le terrain ».
Elle suggère « des sortes d’assises du journalisme », constatant : « Nous avons trop pris l’habitude de travailler en silo. » Or les journalistes congolais affrontent souvent les mêmes difficultés que leurs confrères gabonais, camerounais, ivoiriens ou sénégalais.
D’où son appel à « créer des fraternités, des sororités, des confraternités » pour réfléchir ensemble aux défis du journalisme d’aujourd’hui et « inventer des solutions ».
L’esprit critique, dernier rempart contre l’intox
Son livre entend alerter les gouvernants, dans chaque pays comme à l’échelle du continent, mais aussi le grand public. Car, selon une idée qu’elle défend, l’avenir du continent « se joue aussi dans le flux des fils d’actualité ».
Le public n’est pas condamné à subir pour autant. Si Dominique Tchimbakala n’est « pas certaine que la mesure soit bien prise sur le continent africain », elle insiste : « nous avons chacun un rôle à jouer et nous ne sommes pas sans ressources ».
Pour la journaliste, tout commence par la compréhension des rouages. Si l’on saisit « de quelle manière nous pouvons être manipulés par les algorithmes, de façon quasiment automatique », alors on retrouve, dit-elle, « de l’esprit critique, de la liberté cognitive et, au fond, une capacité à nous autodéterminer ».
