Drame nocturne sur la Lulonga
La quiétude de la nuit de mardi à mercredi s’est brisée sur la rivière Lulonga, affluent du fleuve Congo, lorsqu’un bateau motorisé chargé de passagers, de ballots de manioc et de chèvres a chaviré à une dizaine de kilomètres de Basankusu, dans le nord-ouest de la RDC.
Parti du village de Komba en début de soirée, l’embarcation devait rejoindre la ville de Lukolela, de l’autre côté de la frontière congolaise, avant l’aube. Selon des témoins, une rafale de vent a surpris l’équipage, déjà confronté à une surcharge notoire.
Bilan humain encore provisoire
Le gouvernorat de l’Équateur a confirmé jeudi qu’au moins 55 personnes avaient réussi à regagner la berge, souvent à la nage, avant d’être prises en charge par les centres de santé de Basankusu. Aucun chiffre officiel définitif n’a encore été publié pour les victimes.
Jean-Pierre Wangela, responsable de la coordination de la société civile locale, avance toutefois le nombre de 145 disparus, citant les listes de passagers et les familles inquiètes. “La plupart des voyageurs se rendaient au marché hebdomadaire de Lukolela”, précise-t-il, appelant à une enquête rapide.
Témoignages de rescapés
Joint par téléphone, Mutombo Luka, un pêcheur qui suivait le convoi, raconte avoir vu “la proue s’enfoncer brusquement avant que les sacs de farine ne glissent par-dessus bord”. Il affirme que les gilets de sauvetage étaient absents ou mal arrimés, comme souvent.
Parmi les survivants figure également Chantal Isia, marchande de poisson fumé, qui doit son salut à un bidon vide. “Le courant m’emportait, j’ai saisi le bidon et prié. Des piroguiers sont venus une heure plus tard”, souffle-t-elle depuis le centre hospitalier.
Le médecin chef de la zone de santé, Dr. Arsène Bokoko, signale des blessures légères, mais surtout un état de choc généralisé. “Le traumatisme psychologique est profond. Nous manquons de psychologues spécialisés et de couvertures”, déplore le praticien, appelant à des renforts.
Un couloir fluvial vital mais à haut risque
La province de l’Équateur dépend des rivières pour acheminer vivres et carburant vers ses nombreuses îles forestières. Les pistes routières, souvent inondées ou impraticables, laissent aux embarcations improvisées le monopole des déplacements, expliquent des opérateurs économiques de Basankusu.
Faute de contrôle technique strict, beaucoup de capitaines parient sur la chance et guettent la saison sèche pour maximiser le fret. Un agent fluvial rappelle que la loi impose un gilet par passager, mais les stocks manquent et le coût dissuade les armateurs.
En octobre dernier, le chavirement d’une baleinière sur le fleuve Congo avait déjà coûté la vie à plus de 40 personnes dans le même bassin. Les organisations de sauvetage estiment que les statistiques sont sous-évaluées, nombre de drames passant inaperçus faute de reportings.
Mobilisation des autorités de Kinshasa
Le ministre congolais des Transports, Marc Ekila, a ordonné l’ouverture d’une enquête administrative et envoyé une mission d’inspection sur la Lulonga. “Les responsabilités seront établies et des mesures immédiates suivront pour sécuriser la ligne”, a-t-il assuré depuis Kinshasa, jeudi matin.
Des plongeurs militaires et des équipes de la Croix-Rouge congolaise ont quitté Mbandaka en vedettes rapides. Ils devraient rejoindre Basankusu sous trente-six heures, la navigation de nuit restant délicate. Les autorités redoutent des pluies orageuses qui pourraient disperser davantage les corps.
Bras tendu depuis Brazzaville
Informé que le bateau se dirigeait vers Lukolela, le gouverneur de la Cuvette-Ouest, Hervé Bouiti, a proposé d’envoyer des embarcations médicalisées depuis Mossaka pour soutenir les recherches. Le ministère congolais de l’Intérieur a salué “ce geste de fraternité fluviale” entre voisins.
Les services sanitaires de Pointe-Noire ont par ailleurs mis en alerte les hôpitaux frontaliers, prêts à accueillir d’éventuels survivants dérivant vers le territoire national. Les analystes y voient une occasion de tester le protocole binational d’assistance d’urgence signé en 2021.
Vers une sécurisation durable
Plusieurs ONG réclament la création d’un fond spécial dédié à l’installation de balises lumineuses et de stations de secours sur les grands axes fluviaux. Selon l’association River Watch, un dollar investi dans la prévention économise cinq dollars de dépenses humanitaires ultérieures.
Les opérateurs du bassin du Congo plaident, eux, pour des incitations fiscales permettant de renouveler des flottes vieillissantes. “Une pirogue en aluminium équipée de gilets double sa capacité et réduit les risques, mais reste hors de portée de nombreux armateurs”, soutient un négociant de Mbandaka.
En attendant des réformes structurelles, la population de Basankusu s’est rassemblée sur les berges pour des veillées de prière et des collectes de vivres destinées aux rescapés. Un élan de solidarité qui rappelle combien le fleuve unit les deux Congo malgré les épreuves.
