À Kintélé, la patience des anciens propriétaires terriens s’effrite. Seize ans après la cession de leurs parcelles à l’État pour bâtir l’Université Denis Sassou-N’Guesso, beaucoup attendent toujours l’indemnisation promise. Le 4 avril, ils ont décidé de rompre le silence.
Un rassemblement pour briser l’oubli
Réunis ce jour-là sur le site même de l’UDSN, les expropriés ont voulu rappeler aux autorités une dette ancienne. Le décor n’était pas anodin : leurs anciennes terres accueillent désormais des bâtiments universitaires flambant neufs.
Le contraste nourrit l’amertume. Là où s’élevaient des champs et des habitations se dressent aujourd’hui des amphithéâtres. Les anciens occupants, eux, disent n’avoir reçu ni compensation ni explication claire sur le retard accumulé depuis 2010.
Le mouvement s’est structuré autour d’une bannière commune : le collectif des expropriés non indemnisés. Cette organisation entend porter d’une seule voix des revendications jusqu’ici dispersées entre des centaines de familles concernées.
Une indemnisation à deux vitesses
Le cœur du litige tient en quelques chiffres. Sur plus d’un millier de dossiers enregistrés à l’époque de l’opération, seules 357 personnes auraient effectivement perçu leur dû, selon le décompte avancé par le collectif.
L’écart est jugé difficile à accepter par les laissés-pour-compte. Tous évoquent un engagement initial de l’État congolais : indemniser l’ensemble des propriétaires dépossédés de leurs terrains au profit du projet universitaire de Kintélé.
Pour les membres du collectif, cette disparité ressemble à une rupture d’égalité. Ils parlent d’une « injustice flagrante », estimant que rien ne justifie qu’une minorité ait été soldée tandis que la majorité reste suspendue à une promesse vieille de plus d’une décennie.
Trois exigences sur la table
Les expropriés ne réclament pas seulement de l’argent. Ils demandent d’abord la réouverture officielle du dossier, qu’ils estiment enterré dans les circuits administratifs depuis trop longtemps.
Vient ensuite une revendication plus technique mais décisive : l’harmonisation et l’actualisation des listes de bénéficiaires. Le collectif soupçonne des registres incomplets ou obsolètes, susceptibles d’écarter injustement certains ayants droit légitimes.
La troisième demande porte sur le rythme. Les concernés veulent une accélération nette des paiements en faveur des personnes encore en attente, afin que le règlement ne s’étale pas sur de nouvelles années d’incertitude.
Le droit de propriété en bouclier
Pour asseoir leur cause, les expropriés s’appuient sur un texte fondamental. Le président du collectif, Alexandre Dzabatou, a rappelé que la Constitution congolaise du 25 octobre 2015 protège explicitement la propriété privée.
Il s’est référé à l’article 23, qui garantit le droit de propriété. Cette disposition interdit toute expropriation pour cause d’utilité publique sans une indemnisation à la fois juste et préalable au transfert effectif du bien.
L’argument est habile car il déplace le débat. Il ne s’agit plus seulement d’une doléance sociale, mais d’une question de conformité à la loi fondamentale du pays. Le collectif inscrit ainsi sa démarche dans un cadre juridique difficile à balayer.
Vers une montée en pression
Face à ce qu’ils décrivent comme l’immobilisme des pouvoirs publics, les expropriés affichent leur détermination. Ils préviennent qu’ils ne comptent pas se contenter d’un nouveau rassemblement symbolique sur leurs anciennes terres.
Le collectif évoque désormais des sit-in devant les ministères concernés. Cette escalade resterait conditionnelle : elle dépendra de l’absence ou non d’un geste concret des autorités dans les prochains jours, selon les responsables du mouvement.
Le calendrier joue donc un rôle central. En liant leur mobilisation à une réponse rapide, les expropriés cherchent à transformer une frustration ancienne en pression immédiate sur les administrations qu’ils jugent responsables du blocage.
Un dossier symbole pour Kintélé
Au-delà des familles directement touchées, l’affaire illustre une tension récurrente autour des grands projets publics. Quand l’aménagement du territoire avance, la question des compensations promises aux populations déplacées resurgit régulièrement.
Le site de l’UDSN, présenté comme un investissement majeur pour l’enseignement supérieur, se retrouve ainsi rattrapé par son passé foncier. Le développement d’un côté, des engagements non tenus de l’autre : l’équation reste, pour l’heure, sans solution.
Les expropriés, eux, disent attendre des actes plutôt que des paroles. Seize ans après avoir cédé leurs terrains, ils espèrent que leur retour sur le site marquera enfin le début d’un règlement concret de leur situation.
